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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 11:25

Excuses pour le retard, tout ça, un mois sans article, je ne sais même pas pourquoi je me justifie en évoquant mes révisions. J'ai quand même eu le temps de lire quelques fadaises pour le plaisir, les voici ci-après.

 

 

http://a137.idata.over-blog.com/1/18/13/98/8/Meme-pas-mort.jpg

 

 

Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

Suite logique d'une année jaworskienne : je me suis jeté sur le nouveau roman du plus grand écrivain de fantasy en langue française de tous les temps, et tant pis pour l'emphase. À la lecture de Même pas mort, premier roman de Jaworski à ne pas se passer dans le Vieux Royaume de Benvenuto, on se demande si ce monsieur est en fait capable de rater un texte un jour, de passer à côté de sa fiction, de se laisser aller, de céder aux sirènes du fric, du fric, du fric – car il est bien connu qu'un auteur de SF français ayant un peu de succès atteint des sommets financiers qui l'obligent à verser l'ISF. 

Pour l'instant, cela paraît impensable. Même pas mort n'atteint pas la profondeur de gamme émotionnelle de Gagner la guerre parce que le personnage point-de-vue n'a pas le charme immédiat de Benvenuto. Néanmoins, c'est un roman formidable, et arrêtons là les comparaisons car on a légèrement glissé de registre. Certes, nous sommes toujours dans une fantasy fortement teintée de roman historique, une écriture réaliste flaubertienne passée au tamis du merveilleux, mais la toile de fond a changé, le ton de la narration aussi, et la construction également. Nous développerons ces trois points dans trois paragraphes différents pour que tout soit bien rangé.

La toile de fond n'est plus une vague Italie de la Renaissance aux patronymes écorchés, mais une contrée bien plus sauvage et ancienne, une contrée à l'habillage quelque peu légendaire, mythologique et antique. Je ne suis vraiment pas un spécialiste, mais j'ai l'impression qu'on se balade dans la Gaule primitive, non encore foulée de sandales romaines, peut-être quelques siècles avant l'invasion. Certains noms ne paraissent pas modifiés (Arvernes, Celtes), Jaworski ne peint pas forcément un "paratope" mais plutôt une réalité historique bariolée de merveilleux. L'Histoire est ici réinvestie plutôt que détournée, et c'est une posture assez singulière qui brouille encore un peu plus, dans notre époque pleine de Trônes de fer, la frontière entre le roman historique et fantasy.

Comparer deux romans d'un même auteur et les juger l'un par rapport à l'autre, c'est très mal, et je ne le fais pas, bouh non du tout. Mais quand même, le seul regret que je n'ai pu m'empêcher d'avoir en tête quand des bribes de Gagner la guerre venaient se superposer au gris typographique de Même pas mort, c'est la quasi disparition de l'humour. Mais je l'ai dit, la tonalité a changé, et ce récit aux accents ancestraux et légendaires raconté malgré tout à hauteur d'humain se fond parfaitement dans l'époque et l'endroit.

Là où Jaworski fait péter les basses, c'est au niveau de la structure narrative. Le roi Bellovèse raconte sa jeunesse à un marchand de passage ; comme il s'adresse constamment à lui, on est à la fois extériorisé de l'histoire (ce n'est pas aussi frontal qu'un conte s'adressant explicitement au lecteur) et malgré tout impliqué parce que le marchand, lui, ne s'exprime jamais et n'est pas inclus dans la diégèse. En somme, la narration à la première personne adressée à un tiers laisse à penser que nous lisons le "compte-rendu" de l'histoire de Bellovèse, ce qui finalement nous rapproche du système de Gagner la guerre (putain j'ai encore parlé de Gagner la guerre). Mais ça ne s'arrête pas là. À la suite de la première partie qui établit le système narratif, Bellovèse commence des récits enchassés qui démarrent par la conclusion, suivie de flashbacks antérieurs venant expliciter les péripéties menant à cette conslusion, puis à la toute fin, s'achèvent par un épilogue sous forme de confrontation dialoguée.

L'idée, c'est qu'il y a interversion des places habituelles : normalement, il y a une situation de départ, puis un modificateur, un enjeu qui en découle, des péripéties et la résolution de l'enjeu. Ici l'enjeu est posé en premier (Bellovèse a reçu un coup mortel mais a survécu malgré tout, il doit comprendre ce phénomène en se rendant sur une île remplie de prophétesses agressives) et résolu immédiatement (on sait qu'il survit à cette île puisqu'il raconte l'histoire), les péripéties qui l'ont mené jusque là viennent ensuite, et on y apprend enfin le modificateur qui a conditionné l'enjeu (lors d'une offesnvie guerrière maladroite, il reçoit un coup de lance mortel) ; les flashbacks ne viennent qu'après et à la chaîne (son enfance, son adolescence, qui l'ont conduit à prendre les armes). Et on ne débrouillera véritablement quelle est l'inauguration de tout cela, la situation de départ qui conditionne tout (son père a été tué par son oncle) que dans... l'épilogue. Mais cet épilogue ouvre à la fois à un nouveau modificateur qui conditionnera l'enjeu du prochain tome. Car oui, il y en aura trois.

Je me surprends à espérer que ces suites soient aussi captivantes, belles et audacieuses que Même pas mort. Mais, suis-je bête, avec Jaworski, l'espoir est une certitude.

 

 

http://www.babelio.com/couv/11175_619749.jpeg 

Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect  

 

 

Par la suite, pour m'occuper durant mes trajets de car quotidiens et me distraire des considérations affligeantes sur la bibliothéconomie, j'ai relu une antiquité que je me rappelle avoir adoré au primaire (une des rares fictions que j'ai pu lire et relire avant mes 18 ans). J'ai nommé les Histoires comme ça (Just so Stories, première publication 1902) de Kipling.

Eh oui, Kipling ce n'est pas que Le Livre de la Jungle (remarquable aussi), c'est aussi ce recueil de courtes histoires qui chacune éclairent les zones d'ombre de notre savoir élémentaire. Poirquoi l'éléphant a-t-il une trompe ? Pourquoi le chameau a-t-il une bosse (deux, en fait) ? Pourquoi le kangourou a-t-il de longues pattes à ressorts ? Et surtout comment ces animaux ont-il acquis ces saillantes caractéristiques ? C'est l'idée des contes de Kipling, d'une dizaine de pages chacun, toujours plus ou moins baignés dans une ambiance africaine ou orientale – je vous laisse consulter sa biographie pour trouver des éléments d'explications à cet exotisme. Le maître mot est l'amusement, et si toutes les histoires sont très bien structurées avec des principes de contes classiques, on sent que Kipling était guidé par l'innocente insatiabilité de sa "Mieux-aimée", sa fille, à laquelle il adresse directement la narration.

Les animaux, et les curiosités physiologiques qui les rendent si incroyables aux yeux des enfants (ou à nos yeux), sont le sujet presque exclusif des contes. Mais il y en a deux qui concernent en plus grande partie les humains : "Comment naquit la première lettre et sa corollaire "Comment naquit l'alphabet". Eh bien ce sont, excusez la faune pour moi, mes préférées, bourrées d'inventivité, d'humour et d'inventions de langage. Je note par ailleurs que la traduction (Jean Esch & André Divault) de l'exemplaire que j'ai lu est différente de celle que j'avais gamin... eh ben, forcément, je préférais ma version d'enfance, notamment sur les termes inventés, dont j'ignore la version originale, mais que je trouvais joyeusement musicaux en français. Là, ils sont à mon sens un peu plus empesés.

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/31/Justso_rhino.jpg

 

 

Enfin, il faut dire un mot des dessins : chaque histoire est entrecoupée d'un ou deux dessins, chacun sur une pleine page avec un texte d'explications en vis à vis. Ces petits passages sont géniaux, parce que Kipling a visiblement dessiné sans contrainte mais avec force détails avant d'écrire le descriptif d'accompagnement. On peut lire des trucs du genre : "Et en bas à gauche, vous voyez des plantes, je ne sais pas comment elles s'appellent, mais elles étaient là, et sans doute que le kangourou le savait, lui." Du coup, cela donne un curieux effet de permanence du dessin, donné comme vérité inaltérable, tandis que le petit texte n'en est que l'exégèse. Ce procédé éclaire l'ensemble du recueil ; les Histoires comme ça proposent une mythologie en remplacement de celles existantes, celles qui réclament une croyance. Mais elles se contentent d'une fantaisie animiste dans laquelle l'imaginaire va totalement de soi. J'y vois donc, en plus de splendides divertissements portés par une langue chatoyante, de vraies petites salves iconoclastes.

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Published by Nico - dans Du papier
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