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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 11:11
Si vous suivez ce blog depuis un moment, vous savez que je ne suis en général pas tendre avec la littérature dite "jeunesse". L'un des si nombreux lecteurs du Massacre l'a remarqué et nous avons eu un petit échange de mails que je vous reproduis ci-devant :
"De : Olivier
Bonjour Le Massacre,

J'ai découvert votre blog, il n'y a pas très longtemps (en cherchant des critiques sur
Gagner la guerre) et vu que je me suis mis au fantastique récemment, vos conseils de lectures sont tombés à pic !
Bref, en voguant dans vos archives, j'ai vu une critique sur un roman jeunesse dans laquelle vous parliez de cette litt avec scepticisme. Je travaille justement dans l'édition jeunesse et j'ai envie de vous rendre la politesse. 
Juste par amour du risque...

Seriez-vous d'accord que je vous soumette un de nos romans ? "

"Bonjour Olivier,

D'abord merci aux éditions du Rouergue de se pencher sur le modeste Massacre. Pour ce que j'en sais (c'est-à-dire le vague souvenir d'un très bel album et les retours de collègues libraires) vous faites de l'excellent boulot.  Quel est donc ce roman jeunesse que j'ai pu critiquer sur Le Massacre ? J'ai cherché, je n'ai guère trouvé que Little Brother de Doctorow, qui était vraiment pas mal. Néanmoins, ma défiance pour le rayon jeunesse a des tas d'explications. 

Pour commencer, je suis libraire BD, le rayon jeunesse est juste à côté du mien, et je suis tenu de m'en occuper lorsque mon collègue n'est pas là, j'expérimente donc régulièrement le cauchemar qui consiste à renseigner des mémés chiantes, à conseiller sempiternellement du Roald Dahl à des mamans désireuses de combler leur enfant prodige, à ranger des bacs à fouille (rien de pire n'est arrivé à l'humanité que l'invention du bac à fouille depuis, disons, la taille du silex).

Ensuite, je dois avouer comprendre à peu près l'intérêt des petits bouquins en plastique et/ou qui font du bruit pour les moins de 3 ans ; des albums qui expliquent pourquoi mémé est morte ou pourquoi je vais avoir une foutue petite soeur pour les moins de 6 ans ; voire même des premières lectures avec illustrations, des très beaux albums très bien dessinés (bien qu'ils soient destinés, comme chacun sait, davantage aux adultes qu'à leurs rejetons). Mais ensuite, ça devient flou dans ma tête. À partir de neuf ans et des brouettes, un enfant sait lire normalement. Pourquoi lui filer de la littérature "adaptée", "calibrée" pour "son âge" ? Ces petites créatures sont si diverses. J'aurais tendance à dire que c'est aux parents et/ou au libraire et bibliothécaire de faire pour lui la sélection de ce qui va lui plaire/ne pas trop le faire flipper/ne contient pas de scènes trop explicites. Personnellement, je suis passé directement de la lecture exclusive de docs (jusqu'à environ mes 15 ans) à Werber (oui on fait ce qu'on peut), puis Barjavel, Dick et le reste. J'ai été un lecteur de romans très tardif. Quand une famille vient me voir en librairie et me demande un conseil pour un livre, si le gamin a dans les dix ans et à peu près lecteur, je les enlève du rayon jeunesse et nous nous plantons devant la SF, ils repartent avec Sturgeon, Tolkien, Keyes, voire Asimov ou Simak. Je trouve absurde de placer Rowling au rayon jeunesse. Harry Potter est de la fantasy, point barre, et l'âge du héros n'a que peu à faire avec l'âge du lecteur. Exemple : un des meilleurs romans que j'ai lus ces dernières années est Le Voyage de Spivet de Reif Larsen ; le héros a 12 ans, pour autant je ne vois pas bien ce que ce bouquin foutrait dans un rayon jeunesse (quand bien même je le conseille très souvent à des lecteurs ado). Les ados, tiens, parlons-en, alors eux, je ne cherche même pas à comprendre, je leur refuse le rayon jeunesse. Nous en venons naturellement à la troisième raison de ma défiance.

Les romans jeunesse sont mal écrits. Sous couvert, probablement, de faciliter l'accès à l'histoire, la dimension esthétique est purement et simplement absente de cette nomenclature. L'enfant, l'ado, doivent se contenter d'un univers de fiction en général pompé ailleurs (cf. Hunger Games sur Battle Royale récemment), de héros toujours semblables racontés linéairement ; une caution morale (genre un discours sur la différence, ou la tolérance) servira à laisser poindre un (factice) intérêt auprès des parents et du critique Télérama qui aura soin de relever que c'est "une leçon de vie" et "une ode à la tolérance". Là bien sûr je vise des titres qui sont de gros succès, malheureusement je n'ai jamais eu plus de bonheur avec des productions plus alternatives. Mieux : je connais quelques auteurs qui officient à la fois en SF adulte et en jeunesse (Colin et Heliot pour ne pas les nommer), eh bien leur production jeunesse est un pastiche édulcoré, canalisé et sans intérêt de leurs excellents romans "adultes" ou pourrait-on dire "normaux".


Du coup, pour répondre à votre question : oui, bien sûr, envoyez-moi un roman, il va de soi que je le lirai et que j'en parlerai sur Le Massacre avec plaisir... fut-il le plaisir de le Massacrer !"

"Salut Le Massacre,

C'est une initiative très personnelle même si je suis à peu près sûr que mes collègues aimeraient Le Massacre… et que bon, malgré tout, Le Rouergue me colle à la peau !

C'est assez marrant parce que je suis aussi tombé sur le tard dans la littérature mais j'ai eu de la chance, ma prof de français était fan de Stephen King… Je me souviens avoir réalisé que la lecture pouvait être une expérience intense voire trop intense (après avoir lu Simetierre)... Depuis je reste persuadé qu'il faut foutre la trouille aux ados pour leur faire aimer la lecture. Bref, comme vous, je suis complètement passé à côté de la littérature jeunesse quand j'étais en âge d'en lire. Finalement, je m'y suis mis pendant mes études supérieures par simple curiosité et j'avais un sacré retard à rattraper. Pour faire vite, j'ai eu beaucoup de coup de gueule et beaucoup de coup de cœur et ça continue toujours. Il n'y a que les romans jeunesse pour me mettre dans une colère noire (ce qui n'arrive jamais en adulte quand c'est mauvais, c'est mauvais, j'arrête de lire) justement parce qu'il y a toute une frange de la production qui est "adaptée" et "calibrée" et surtout plein d'un mépris dégueulasse pour les jeunes lecteurs.
Mais il y a des auteurs, je pense par exemple à Robert Cormier, qui m'ont bouleversé en profondeur et sans la littérature jeunesse, je ne pense pas que leurs bouquins auraient vu le jour. Parce que c'est aussi un espace de création et de liberté au même titre qu'aujourd'hui les albums jeunesse accueillent et font vivre (de plus en plus mal) des dessinateurs qui brisent les barrières entre adulte et "enfants" mais qui n'auraient pas pu trouver leur place dans les livres d'art. Dans cet espace les éditeurs font ce qu'ils veulent et forcément le pire côtoie le meilleur puisqu'il est libre. Question d'ambition professionnelle, je pense. Au Rouergue (mais pas que), on essaye de garder ça en tête… 
Je défends comme je peux mon bout de gras mais en fin de compte je le défends à quelques nuances près de la même façon que je défends la littérature fantastique à laquelle on reproche avec beaucoup trop d'empressement sa piètre qualité littéraire, ses dragons et ses elfes, ses partis pris narratifs, son imaginaire enfantin et immature. Et si les éditeurs spécialisés et les différentes collections associés à ce "genre" existent c'est bien pour briser ce mépris et offrir aux auteurs ce fameux espace de création et de liberté (qui peinent encore aujourd'hui à se faire la place qu'ils méritent en librairie). 
J'aime croire que la littérature jeunesse existe pour cette raison mais peut-être qu'elle est née du marketing… au même titre que le polar, la SF ou la Fantasy. Certains jours je n'y crois plus puis d'autres, des auteurs arrivent à me convaincre du contraire. À un moment donné, même si cela est paradoxal en littérature, il faut se démarquer pour s'affirmer quitte à créer des cases, des niches qui en rebuterons plus d'un mais qui permettrons de contourner les a priori de beaucoup d'éditeurs et de lecteurs. Au final, aujourd'hui dire que le "genre" n'est pas important, qu'il y a seulement de bons et de mauvais romans, c'est évidemment vrai mais aussi terriblement simpliste. 

Il y a aussi toute une fournée de problématiques propres à la jeunesse, de considérations touchant à l'âge des lecteurs, à leur parcours littéraire et les ados n'en parlons pas ! Mais je ne pense pas que cela nous intéresse vraiment puisqu'en fin de compte nous cherchons surtout de bons romans. Après ces questions méritent d'être posées et si on sait bien lire à partir de 9 ans, nos envies se tournent plutôt vers les histoires que vers le style. Cette envie peut ne jamais nous quitter d'ailleurs et il n'y a pas de honte à être plus sensible  à l'un plutôt qu'à l'autre, c'est très intime finalement. 

Allez, je m'étale un peu trop là… Bref, votre mail m'a fait à la fois très plaisir et très cogiter. J'y ai trouvé des références que j'adore, notamment le Reif Larsen ! "

Bref un échange épistolaire cordial et intéressant comme je les aime, et dont vous aurez retenu l'information principale : je suis génial et Le Massacre améliore la vie des gens.
Or donc le très aimable Olivier des éditions du Rouergue m'a effectivement envoyé deux romans dont il ne me reste plus qu'à rendre compte avec une impartialité gourmande.
http://www.soupedelespace.fr/leblog/wp-content/uploads/2013/08/lezard-amoureux.gif

Technique 

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect  ♦♦♦ 

Le premier fut concluant, je dois l'avouer, et n'allez pas croire qu'en vieillissant je deviens faible. Le personnage point-de-vue et narrateur à la première personne est Tobias, un ado qui vit sous le crachin en cambrousse bretonne. Il est amoureux d'une nénette (jusqu'ici tout est donc normal car je rappelle que l'amourachement envers nénette est consubstanciel de l'adolescence) et, semble-t-il, nous livre ses états d'âme sous forme d'épisodes marquants entrecoupés d'ellipses non explicitées, le tout tenant lieu de chapitres qui sont en fait des sortes de nouvelles.
Eh bien ce système est charmant, il se concentre sur des moments forts à l'écriture douce et lyrique, et un tas d'informations effleurées suffisent à nous faire combler les blancs dans la narration. Il y a ainsi une véritable continuité entre les épisodes et l'intrigue totale dure environ un an. Surtout, la manière est belle et dessine un personnage de jeune homme un peu poète, un peu évanescent, pour une fois pas trop pénible (je vous renvoie à la chronique d'un livre de Lil Esuria pour comprendre ce qu'est de l'évanescent pénible). En somme, c'est un petit roman bien construit, bien écrit, pas débile et qui recèle quelques vraies pépites émotionnelles. Il n'y a néanmoins nul besoin d'être jeune ou ado pour l'apprécier.
http://cache.20minutes.fr/illustrations/2013/08/26/coeur-louves-1398739-616x0.jpg

Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦♦♦

Emotion ♦♦♦

Intellect  ♦♦♦♦ 

Je ne pourrai néanmoins pas dire la même chose du second, beaucoup plus classique : narration omnisciente à la troisième personne, courts chapitres, linéarité de l'intrigue, et pour parler de l'écriture, euh... disons qu'il y a peu de gourmandises à mon goût. Les images sont convenues, et surtout, le récit est trop étiré ; alors bien sûr c'est peut-être du à l'enchaînement des lectures et la comparaison (ce qui, je le rappelle, est très mal) avec le précédent roman qui fonctionnait justement sur le principe de l'instananéité, du sensitif, du saisissement, en souffre. Mais quand même, ce texte est douloureusement étale, et manque ainsi d'aspérités. Il faut ajouter que l'histoire, les personnages, ne m'ont pas plus saisi que ça. C'est l'histoire d'une adote qui s'installe dans le village de feu sa grand-mère qui y était considérée comme une sorcière ; elle a une relation compliquée avec sa mère, une écrivaine névrosée. Et dans, le bled, il finit par se passer des trucs. Du moins, je le suppose parce que je n'ai pas tenu plus de 89 pages avant de décider que je m'emmerdais fermement.
Près de 100 pages : j'ai quand même essayé Olivier. Mais là ce roman a présenté des défauts qui ne sont pas ceux que je reproche aux fictions jeunesse habituellement, simplement ceux que je reproche à la littérature française emmerdante, fut-elle mâtinée d'un poil de mystères avec une promesse de fantastique.
Par ailleurs, l'échange et l'expérience furent intéressants, et si je ne risque certes pas de me passionner soudainement pour la littérature jeunesse, je dois reconnaître qu'elle n'est sans doute pas aussi systématiquement calibrée que je veux bien le pérorer à longueur de journée (oui je passe mes journées à ça). Notez bien cet aveu du Massacre et, ce n'est pas rien, l'élaboration d'un discours critique comportant une nuance. Profitez-en. Ca n'arrivera plus de sitôt.

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Published by Nico - dans Du papier
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commentaires

Dr Devo 19/11/2013 23:51

A une époque c'était réédité/épuisé/réédité/retiré/réédité, etc... Peut-être que cela continue... Sinon je dois avoir un exemplaire, au pire...

Nicolas 19/11/2013 23:35

Ce cher Dr Devo !
Petite parenthèse d'abord, pour ceux qui ne connaitraient pas cette insulte au conformisme qu'est Matière Focale, le lien est en haut à gauche.

Cher Docteur, disé-je : je me suis évidemment et comme tout le monde repu de King à mon adolescence tardive, surtout les premiers (Marche ou crève, Misery, Danse macabre...), et je suis bien
d'accord : il y a un paquet de style, et voilà bien des romans propres à faire lire de jeunes dévots (tu auras note ce jeu de mots à destination personnelle, c'est quand même pas rien).

Par contre, Figgis, là, non, connaissais pas. Mais si tu veux faire le projet d'une adaptation cinématographique, ça fait un paquet de temps que je veux scénariser de la SF porno avec protagonistes
teenager (ils se font dévorer les uns après les autres et on ne sait pas qui va survivre à la fin, c'est rien chouette et original). On se bigophone.

Je vais vérifier si le Figgis est toujours commercialisé.

Dr Devo 19/11/2013 11:56

Salut Massacre !

Voilà un article somme toute passionnant, et ce d'autant plus que je partage ton avis. Mes souvenirs de littérature jeunesse datent plutôt de mon âge adulte, et je me remémore par exemple de NO
PASARAN, le classique de la collection blanche là dont je me rappelle pas le nom: assez intéressant, oui pourquoi pas, mais le style... Pfff... Par contre, j'ai un contre-exemple. Et là je dois
dire que ma première réaction fut: pourquoi c'est en bibliotheque verte ? Il s'agit de LA DOUBLE VIE DE FIGGIS de Robtert Westall, un anglais old school...

Pour revenir à ce que disait votre interlocuteur: j'ai moi aussi plongé dans King étant ado et pré-ado, tel le porcinet qui se vautre dans la boue chaude et immense. Et justement, King,malgré les
traductions et le niveau disparate, bah ca m'a, au contraire donné le goût du style ! (par le mauvais goût parfois). C'est pas Robbe-Grillet, je vous l'accorde, mais ça a forgé la chose...


En tout cas, je reste persuadé que si les livres avaient plus de goût et de style, les ados et autres enfants liraient avec beaucoup plus de plaisir quitte à avoir l'illusion que c'est surtout
l'histoire plutôt que le style qui leur ait plu. Chut, ne leur disons rien, laissons les dans cette ignorance, mais filons leur des vrais livres stylés !

Massacre, si jamais tu lis le formidouble ...FIGGIS, dis moi ce que tu en penses. (Y a un fric à faire avec ce truc: tu le ramasses par terre, t'achétes les droits et u fais adapter ça au cinéma,
même par un bon tâcheron et je suis sûr que ça défoncerait sa mother...)

Salutations !

Dr Devo.

Nico 18/11/2013 18:34

Vraiment désolé pour la mise en page de cet article mais en ce moment overblog déconne à pleins tubes.