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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 19:15

http://www.images-booknode.com/book_cover/49/full/gagner-la-guerre-48646.jpg

 

Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

 

 

 

Je ne ferai pas d'interminable paragraphe introductif pour parler de Gagner la guerre, nouvelle étape dans ma découverte de Jean-Philippe Jaworski qui a débuté avec Janua Vera il y a peu de temps et va se poursuivre avec le tout frais Même pas mort. Je n'aurais pas cru possible d'apprécier à ce point de la fantasy, qui pis est de la fantasy ressemblant finalement beaucoup à du roman historique (type Trône de fer) ou à du récit réaliste d'époque charnière (type Flaubert ou Dumas). Les rares fois où la fantasy a réussi à m'immerger quelque peu, c'était de la high classique (Tolkien) ou à la rigueur du merveilleux (John Crowley). Mais foin de genres, de cases et de caractéristiques narratives, quand un roman est bien écrit, captivant et intelligent, peu importe dans quel rayon vous l'avez pêché. Bon, finalement, j'ai fait un paragraphe introductif.

 

Souvenez-vous de don Benvenuto Gesufal, narrateur à la première personne de la nouvelle "Mauvaise donne" dans Janua Vera : voilà qu'il revient et nous raconte une période de sa vie riche en rebondissements dans le Vieux Royaume, plus spécialement dans cette cité médiévale d'inspiration italienne, bardée de familles et autant de nobles factions ennemies, traversée de vendettas, de malfrats, de spadassins, de pauvres gens et d'artistes, qui se nomme Ciudalia. Benvenuto était déjà un personnage remarquable dans "Mauvaise donne", mais là, comment dire... si vous ajoutez à la complexité de son système de valeurs la richesse de son histoire personnelle, son acuité intellectuelle, son humour et le fait qu'il soit autobiographe, vous commencez à effleurer sa beauté sidérante et la captivation qu'il provoque. Jaworski a le suprême culot et l'intelligence d'intégrer la rédaction du roman dans la diégèse elle-même, de manière parfaitement justifiée et sans aucun artifice narratif, poussant la suspension d'incrédulité jusque dans ses remerciements en fin d'ouvrage !

 

J'ai grandement apprécié ce coup d'éclat drôle et complice, mais ce n'est finalement pas grand chose par rapport, tout simplement, au plaisir de lecture qui traverse les 700 pages de Gagner la guerre. Là réside la bluffante victoire de Jaworski : réconcilier le récit de divertissement et une haute exigence stylistique, être aussi bien artiste qu'artisan. C'est que Gesufal écrit superbement, dans une langue aux reflets médiévaux sans jamais être ampoulée, qui laisse poindre tout à la fois la vivacité d'esprit, le rapport à l'esthétisme et le caractère volontiers fangeux du personnage. Un régal absolu. Mais ça ne suffit toujours pas.

 

En plus de tout, en plus de la finesse technique de sa narration, de son écriture d'orfèvre, de son panard communicatif, Jaworski peint le vaste tableau d'un monde fictif qui dissimule une peinture du pouvoir. Le pouvoir est le sujet principal et "gagner la guerre", pour le personnage principal – le Podestat Ducatore, tandis que Gesufal demeure lui le personnage "point-de-vue" – est l'objectif ultime, tout absurde que cela puisse se révéler. La complexité des rapports familiaux, claniques et politiques à Ciudalia manque parfois de nous perdre, mais ce n'est jamais gênant, puisque l'impression qui demeure est celle de la stérilité de la recherche du pouvoir en tant que fin (et non en tant que moyen). À ce titre, le Podestat est sidérant, il exerce sur Benvenuto comme sur le lecteur une fascination amère et entretient, au milieu des combats, des révélations et des suspenses de fin de page, notre constant intérêt pour cette question centrale, qu'on aura exploré avec précision après avoir tourné la dernière page. Pour autant, Gagner la guerre ne tombe jamais dans le piège de l'austérité alors que ça lui pendait au nez : très intelligemment (comme toujours), Jaworski nous place un nécromant, quelques barbares, des elfes et un peu de magie, comme des concessions naturelles faites au maître Tolkien sans tomber, bien sûr, dans les facilité du genre, puisque ces incontournables sont utilisés à sa manière franche, réaliste et subtile.

 

Concluons : Gagner la guerre est sans doute un des meilleurs romans issus du microcosme de l'imaginaire francophone que j'ai lu à ce jour. Il y a vraiment, sans cesse, ce sentiment d'intention ambitieuse suivie d'une perfection dans l'exécution, que je ne trouve que bien trop peu chez mes compatriotes. Jaworski rejoint Léo Henry, Calvo, et les quelques-uns que j'oublie, dans mon firmament personnel.

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Published by Nico - dans Du papier
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