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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 11:58

http://12.mgl.skyrock.net/art/SHAR.6812.239.2.jpg

 

 

 

 

Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦♦

Emotion ♦♦

Intellect  

 

 

 

On sait que sur Le Massacre le copinage est une arme à double tranchant. Lorsque j'accepte de lire l'oeuvre d'un ou une amie et d'en parler sur ce blog, l'auteur doit s'attendre à ce qu'aucun sentimentalisme ne vienne empiéter sur mon objectivité (même si je revendique une objectivité nuancée par des considérations subjectives, d'où les "chroniques impressionnistes"). Sophie Abonnenc est une jeune personne admirable publiée chez un éditeur (Les Netscripteurs) dont a déjà parlé ici, au sujet du Meurtre des nuages de Lil Esuria ; c'était il y a un peu plus d'un an. J'avais été passablement ennuyé de Massacrer cet ouvrage en bonne et due forme. Mais la vérité doit éclater dans ce monde de faux semblants, telle la tomate cerise passée au four à 180 degrés.

 

Je pourrais adresser des reproches assez semblables à la nouvelle "Créature" de Sophie Abonnenc, publiée dans un mince format poche à la couverture agréable (et dessinée par l'auteur, en plus). Je récapitule ce reproche pour ceux qui auraient la flemme de lire la chronique sur le bouquin de Lil Esuria : il a trait à ce que j'appellerai la "fiction évanescente". Le personnage principal et point-de-vue raconte à la première personne plein de choses sur ce qu'il voit, ce qu'il ressent, sur son état d'esprit, des choses qu'il pense, qu'il vit, etc. Il n'y a pas ou peu de trame narratives, pas ou peu de péripéties ; on n'a pas la sensation d'une histoire qui progresse mais d'un récit circonscrit aux considérations intérieures du personnage. J'ai envie de dire : fort bien, pas de problème. Sauf que c'est un exercice très difficile, probablement trop pour un apprenti écrivain. 

 

Ici on comprend à peu près que le personnage est veilleur de nuit et qu'il rêvasse en dessinant une jolie femme (celle-là même, devine-t-on, qui s'expose en couverture) ; sous son trait la femme semble prendre vie et l'on se tient à la frontière du fantasme et du fantastique pur : existe-t-elle vraiment, reste-t-elle une simple idée ? C'est en tout cas l'occasion pour Sophie Abonnenc de dresser un parallèle entre la dualité fantasme/réalité et celle créature/créateur. C'est tout à fait intéressant, une idée moultes fois abordée dans la littérature fantastique (Dorian Grey ou Frankenstein viennent tout de suite à l'esprit) mais qu'importe : j'accepte volontiers le concept, moins sa mise en oeuvre.

 

En effet, le modus operandi qui consiste donc à fournir une fiction évanescente est trop ingrat pour maintenir en haleine, fut-ce sur la courte distance d'une nouvelle. Pour moi la caractéristique principale d'une fiction évanescente c'est de s'affranchir des trois piliers que sont la narration, le dialogue et la description. Il n'y a donc rien de tout ça dans "Créature", ou très peu, quasiment que du discours intérieur. C'est considérablement casse-gueule et pourtant très souvent usité par des apprenti écrivains, et la raison, je pense, c'est que cela permet de focaliser l'attention sur l'expression nue et crue des sentiments, débarrassés des artifices de la narration. Mais ces artifices sont nécessaires ! L'émotion est censée se placer au centre, comme dans Le Meurtre des nuages, mais exactement comme dans Le Meurtre des nuages, l'émotion ne prend pas, parce que la technique est insuffisante. J'ai eu beau réfléchir longuement à un exemple d'auteur qui utiliserait la fiction évanescente, je n'ai trouvé que des grands romans vaguement approchants : Ulysse de Joyce, Le Don de Nabokov, quelques oeuvres surréalistes. C'est à dire des auteurs dont la maîtrise technique est totale, et encore, rien dans leurs oeuvres n'est aussi radical que dans le cas présent. En fait, ce qu'on lit lorsqu'on tient les bouquins de mesdemoiselles Esuria et Abonnenc, est beaucoup plus proche, dans sa forme, de la poésie. L'omniprésence des métaphores et des phrases au sens flou, sujettes à interprétation, le confirme. On pense naturellement à Baudelaire. Mais à ce moment-là, il fallait faire de la poésie, pas quelque chose de romanesque. Bon attention : je ne dis pas qu'une fiction doit nécessairement aligner des informations factuelles et rester très terre-à-terre ; le lyrisme peut s'y inviter, il est même le bienvenu ; mais à mon sens il ne doit pas phagocyter la narration. Sinon c'est de la poésie.

 

C'est dommage, parce que Sophie Abbonenc écrit bien, a des idées et en fera un jour ou l'autre un superbe roman. Simplement, là, sur ces 50 000 petits caractères, il fallait opter pour une autre manière. 

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Published by Nico - dans Du papier
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Nico 04/12/2012 08:56

Bonjour Louise et merci pour l'amabilité de votre intéressant commentaire.

Je me suis peut-être mal exprimé : le fait de choisir comme modus operandi ce que j'ai appelé la "fiction évanescente" n'est en rien un critère de qualité, on est bien d'accord. Il ne manquerait
plus que ça ! Ce que j'ai dit ou voulais dire néanmoins, c'est qu'un auteur qui choisit cette manière doit s'affranchir d'éléments (descriptions, dialogues notamment) qui rendent la narration et la
captivation du lecteur considérablement compliquées. C'est, autrement dit, casse-gueule.

Je n'avais pas d'autres exemples que Nabokov et Joyce tout simplement parce que je ne suis pas lecteur de Nouveau Roman, et j'ai dû lire seulement deux bouquins de Beckett, du coup vos exemples ne
me surprennent pas. Vous citez aussi Sarraute, c'est typiquement pas ma came on va dire ; ça manque de monstres et de vaisseaux spatiaux à mon goût. Ah si Robe-Grillet avait fait plus de SF, c'est
sûr, on s'entendrait peut-être mieux.

Je vous encourage à intervenir de nouveau quand vous le sentez sur Le Massacre, ça manque cruellement d'opinions divergentes ces temps-ci.

Louise R. 01/12/2012 23:46

Bonjour,

Puis-je vous faire remarquer que ce que vous appelez la "fiction évanescente" ne se limite certes pas à Joyce et Nabokov, mais que ce style de "roman" sans intrigue et à la limite du narratif est
plus que courant depuis le Nouveau roman dans les années 50-60 ? La trilogie romanesque de Samuel Beckett, composée de Molloy, Malone meurt et L'Innommable, en offre un exemple assez extrême.
Depuis, j'ai lu un grand nombre de nouvelles et de romans sans y trouver d'intrigue ou d'action au sens classique du terme, avec certes des échecs, mais aussi des réussites. Il s'agit d'un
sous-genre à part entière ; on peut discuter de son rapport avec le roman au sens classique du terme, et du choix éditorial d'appeler "roman" ce genre de tentatives. Mais je ne comprends pas que ce
critère puisse être à vos yeux un facteur de qualité de l'oeuvre (pas plus, à mon avis, que vous ne pourriez décréter que Phèdre de Racine est une mauvaise pièce parce que c'est une tragédie).
Je vous conseille au demeurant de lire, dans ce genre, l'extraordinaire Les Fruits d'or de Nathalie Sarraute, un "roman" dont les protagonistes sont plus ou moins les différentes opinions qu'on a
d'un roman.

Bravo cependant pour votre verve et l'efficacité de votre plume.

Nicolas Lozzi 07/11/2012 15:39

Bonjour et merci d'avoir tenu jusqu'à Dorian, qui n'est pas Earl, où avais-je la tête. J'ai eu la faiblesse de penser que la relation entre Basil Hallward et M. Gray, dont il peint des portraits,
tenait à quelque chose dans ce goût-là. Néanmoins, j'ai lu ce roman il y a un peu de temps, précisément trois ans et demi, sans l'avoir adoré plus que ça, d'ailleurs, (la preuve :

http://le-massacre.over-blog.fr/article-34133002.html)

il faut donc m'excuser si j'en ai abusivement fait référence dans le feu de l'action.

Et je suis d'accord avec vous : tant mieux que de jeunes auteurs soient publiés. Tant mieux aussi qu'on ait le droit de dire ce qu'on pense de leur travail.

Camille Acristem 07/11/2012 14:20

Ouch. J'ai trouvé le ton assez humble et donnant intérêt jusqu'au "Dorian GrEy"-- peut-être confondu avec le thé ? -- comme exemple d'une problématique créature/créateur... J'ai physiquement
sursauté : d'où est-ce que ça sort, ça ? D'une manière générale j'ai pris l'habitude de lire tout un tas de sottises réductrices sur ce livre merveilleux et infiniment plus subtil qu'il ne se
laisse saisir au premier abord, mais là je n'avais pas lu de balises "warning", d'où mon étonnement.

Enfin je suis ravi que des "jeunes personnes" soient encore publiées dans ce monde stupide et frileux.